Accéder au contenu principal

Il superuomo di massa (1976 - Edition française 1993) - Umberto Eco

"Les essais de ce volume, écrits en diverses occasions, sont dominés par une seule idée fixe, qui d'ailleurs n'est pas de moi mais de Gramsci.
Cette idée fixe, qui justifie le titre, est la suivante : "Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que beaucoup de la prétendue "surhumanité" nietzschéenne a comme origine et modèle doctrinal non pas Zarathoustra mais le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas." (Antonio Gramsci, Letteratua e vita nazionale, III, "Letteratua popolare".)".

Jusqu'à l'été dernier, je n'avais lu qu'un seul livre de Umberto EcoIl nome della rosa (Le nom de la rose). C'est le cinéma qui m'avait amené à sa lecture. J'avais vu auparavant l'adaptation de Jean-Jacques Annaud que j'aime beaucoup mais je voulais connaitre l'origine. Chef d'oeuvre parmi les chefs d'oeuvre, le roman est infiniment plus riche et je m'étais promis de m'intéresser plus profondément au travail de son auteur... Ce que je ne fis pas.

Cette fois, c'est la lecture de Ian Fleming qui m'a amené à lire l'édition française de Il superuomo di massa (De Superman au surhomme). En effet, regroupant plusieurs de ses essais rédigés à des périodes différentes autour du thème des héros des romans populaires, le dernier que l'on peut y lire est consacré aux "structures narratives chez Fleming" qu'il avait préalablement écrit pour le recueil Il caso Bond en collaboration avec Oreste del Buono. Même si c'est ce texte consacré au créateur de James Bond qui m'intéressait le plus, il convenait de lire le livre dans son intégralité. Chaque partie a été pensée pour illustrer l'idée d'Antonio Gramsci et donc celle consacrée à Ian Fleming s'inscrit dans cet ensemble de réflexions. Si l'universitaire se défend d'avoir voulu rédiger "un traité qui entendrait démontrer une quelconque thèse de philosophie politique (...), c'est un recueil d'écrits divers inspirés par des problèmes analogues", il en ressort pourtant une analyse tout à fait construite de la littérature populaire et plus spécifiquement de l'évolution de ses héros.

Les réflexions d'Umberto Eco partent donc de l'affirmation d'Antonio Gramsci. A ce sujet, il précise : "Il ne faut cependant pas oublier qu'à l'époque où il écrivait ces mots, il se trouvait en butte aux petits surhommes fascistes, et entendait leur rappeler d'une manière polémique qu'ils ne s'inspiraient pas, ainsi qu'ils le croyaient, d'une source philosophique illustre mais de leurs lectures de petit-bourgeois provinciaux". Partant de là, Umberto Eco s'interroge sur cette transformation des héros populaires : "Ainsi, il était légitime de s'interroger sur les origines du culte du surhomme de droite mais aussi sur les équivoques du socialisme humanitaire du XIXe. Pensez : Mussolini débute comme socialiste et finit nationaliste réactionnaire ; le surhomme du roman populaire commence par être démocratique (Sue et Dumas) pour finir nationaliste (Arsène Lupin). S'agit-il de coïncidences - sans compter que l'on pourrait trouver des équivalents contemporains très intéressants ?"

Selon Umberto Eco, - et je suis d'accord avec lui sur ce point - le surhomme du roman populaire a en quelque sorte un problème, il ne peut pas changer le monde. "Dans le roman populaire de tous les temps, la réalité est toujours déjà donnée : soit on la modifie périphériquement, soit on l'accepte ; mais on ne la renverse jamais". La raison tient au fait que "le roman populaire refuse de frustrer le lecteur". Ainsi, aussi progressistes que peuvent se prétendre certains auteurs, les solutions apportées par leurs personnages auront un impact social limité voire nul : "Le prince Rodolphe et le comte de Monte-Cristo en sont les représentants types. Le Surhomme de feuilleton prend conscience que le riche prévarique sur le dos du pauvre, que le pouvoir se fonde sur la fraude mais il n'en devient pas pour autant un prophète de la lutte des classes, à l'image de Marx, et n'aspire donc pas à la subversion de l'ordre social. Simplement, il superpose sa propre justice à la justice commune, il détruit les méchants, récompense les bons et rétablit l'harmonie perdu. En ce sens, le roman populaire démocratique n'est pas révolutionnaire, il est caritatif, consolant ses lecteurs par l'image d'une justice fabuleuse ; toutefois, il met à nu certains problèmes et, s'il n'offre pas de solutions acceptables, du moins trace t-il des analyses réalistes".

Lorsqu'un personnage est doté de pouvoirs surnaturels, c'est le même constat. Dans la partie consacrée à Superman, Umberto Eco fait le même constat : "D'un homme capable de produire en trois secondes travail et richesses en des proportions astronomiques, on serait en droit d'attendre les plus époustouflants bouleversements de l'ordre mondial, d'un point de vue politique, économique et technologique" mais "au lieu de cela, Superman exerce son activité au niveau de la petite communauté où il vit". Pire, "à l'intérieur de sa little town, le mal, l'unique mal à combattre se présente à lui sous les traits des membres de l'underworld, le monde clandestin de la pègre, s'adonnant non point au trafic de drogue ni - bien sûr - à la corruption d'administrateurs ou d'hommes politiques, mais au cambriolage de banques ou de fourgons postaux. Autrement dit, la seule forme visible que prend le mal est l'attentat à la propriété privée". On est loin des considérations sociales des feuilletons du XIXe et Superman n'est là que pour protéger l'ordre établi selon la loi et l'ordre en vigueur aux Etats-Unis.

Par conséquent, ce n'est pas un hasard si Umberto Eco a choisi d'ordonner ses textes selon leur chronologie historique et non en fonction de la chronologie à laquelle il les a rédigés. Cette façon de procéder sert son propos. On commence par Eugène Sue, auteur de romans sociaux et député socialiste qui dut s'exiler après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, pour finir avec Ian Fleming qui fut officier de la Royal Navy, créateur de James Bond et dont les idées politiques sont celles du courant conservateur et anticommuniste. Parce qu'il faut apporter aux lecteurs des solutions acceptables aux intrigues qu'ils aiment lire, les héros des romans populaires ne changent pas le monde, ce qui entraîne une dégradation de la littérature populaire (c'est le thème de la partie "Grandeur et décadence du surhomme" placée, au milieu du livre, là aussi, pas par hasard) et d'une oeuvre socialiste et démocratique (Les mystères de Paris), on aboutit à une oeuvre nationaliste (James Bond) voire fasciste.

Bien qu'en introduction Umberto Eco demande que "ces essais soient lus un peu comme on passe une soirée télé, la télécommande à la main, en zappant d'une chaîne à l'autre pour découvrir qu'elles parlent toutes de la même chose", il n'en demeure pas moins qu'il a la volonté de démontrer cette évolution décadente. Dans sa conclusion spécialement rédigée pour l'édition française de 1993, il dresse un constat terrible de ce qu'est devenu le héros populaire. Visiblement, on n'en trouverait pas dans la littérature car à aucun moment il ne mentionne un livre ou un personnage issu d'un livre. C'est à la télévision que l'on trouve désormais ces héros. L'auteur cite Columbo et Derrick qui sont en réalité des messieurs tout le monde car "ils marchent au flair, se fondant sur une intuition due à un mouvement instantané d'antipathie, exactement comme nous pourrions le faire nous-mêmes (...). Aucun des deux n'est un surhomme à la manière de Rodolphe ou Monte-Cristo car, même s'ils le pouvaient, ils refuseraient de punir".

Mais Columbo et Derrick sont encore "des modèles humains positifs". La décadence ultime, c'est que le héros populaire est aujourd'hui celui qui participe aux émissions télévisuelles. Il le compare à l'idiot du village et ce qu'il est en dit est effrayant parce que c'est vrai : "L'idiot du village des programmes télé actuels n'est pas un sous-développé. Ce peut être un esprit bizarre (par exemple l'inventeur d'un nouveau système du mouvement perpétuel, ou le découvreur de l'Arche perdue, le genre de type qui pendant des années a frappé en vain aux portes de tous les journaux ou de tous les bureaux de brevets d'invention, et a enfin trouvé quelqu'un pour le prendre au sérieux) ; Ce peut être aussi un intellectuel qui a compris que, au lieu de se fatiguer à écrire un chef d'oeuvre, il était possible d'avoir du succès en baissant son pantalon à la télé et en montrant son postérieur, en lançant des insanités lors d'un débat culturel, ou carrément en agressant à coups de gifles son interlocuteur.
Aujourd'hui, la dynamique de l'audimat fait que, à peine paru à l'écran, un idiot du village, sans cesser d'être idiot, devient un idiot célèbre dont la gloire se mesure en engagements publicitaires, en invitations à des congrès ou à des fêtes, voire en des offres de prestations sexuelles".

A moins d'être soi même l'idiot du village, on ne peut qu'être d'accord ; et ces lignes ont déjà 20 ans ! La régression télévisuelle a continué son chemin. Aujourd'hui, il n'est même plus question de parler d'intellectuels ayant choisi la facilité pour devenir célèbres ou de provocateurs érudits qui retournent des plateaux de télévision. Aujourd'hui, on a véritablement des sous-développés qui forniquent devant les caméras de télé-réalité et des demeurés qui beuglent des textes faisant passer n'importe quelle chanson paillarde pour des modèles de poésie. Alors, les héros populaires sont-ils morts ?

Umberto Eco est sévère.

Il revient à dire que seuls les héros socialistes participent à la grandeur du surhomme du roman populaire, même si c'est parfois kitsch et même s'il ne fait que consoler de l'injustice du monde les masses qui lisent ce genre de littérature. Il se peut même que le succès soit tel que quelques changements législatifs soient effectués afin d'améliorer les conditions de vie. Eugène Sue est à l'origine de quelques réformes socialisantes. Mais j'ai envie de demander : et puis ? Les feuilletons d'Eugène Sue n'ont pas empêché le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte et l'instauration du Second Empire. Les misérables de Victor Hugo n'a pas lancé de grands mouvements d'altruisme pour les indigents et les miséreux. La misère existe toujours aujourd'hui.

J'aimerais ensuite émettre quelques objections à propos de ce qu'il peut dire concernant Ian Fleming. Il est certain que celui-ci et le héros qu'il a créé, James Bond, ne sont pas socialistes. Ainsi, la partie qui lui est consacrée est placée à la fin du livre à l'opposé de celle concernant Eugène Sue. Ian Fleming n'a pas créé un personnage qui veut changer le monde, au contraire, il lutte contre des complots principalement soviétiques et oeuvre donc à protéger le monde occidental du danger communiste. Mais là aussi, j'ai envie de demander : et puis ? On peut apprécier les romans de Ian Fleming tout en étant de gauche. On peut même être de gauche en estimant que l'URSS était loin d'être un modèle de démocratie. Umberto Eco reconnait d'ailleurs les qualités d'écriture de Ian Fleming même s'il estime qu'il procède toujours selon un schéma narratif identique. Cela dit, sa démonstration des "structures narratives chez Fleming" ne m'a pas entièrement convaincu. Il identifie un schéma narratif invariable qui va de "A. "M" joue et confie une mission à Bond" (début de l'histoire) à "I. Bond convalescent s'entretient avec la Femme, qu'il perdra par la suite" (fin de l'histoire). Il prend ensuite From Russia with love comme exemple et écrit : "On a donc un schéma très compliqué - BBBBDA(BBC)EFGHGH(I)". Il fait de même avec Diamonds are forever en donnant plus de détails et obtient un schéma tout aussi compliqué. Il y a bien sûr des éléments identiques d'un roman à l'autre mais l'imagination de Ian Fleming ne permet pas de réduire ses romans à une simple recette qu'il se serait contenté d'appliquer systématiquement. Sa démonstration n'est pas entièrement satisfaisante d'autant plus qu'il évacue ce qui ne correspond pas à ses explications notamment The spy who loved me. C'est presque de la malhonnêteté intellectuelle.

Cela dit, il n'est pas dupe des techniques utilisées pour les romans feuilletons du XIXe. Si par exemple Le Comte de Monte-Cristo est rempli de redondances et de digressions, c'est parce qu'Alexandre Dumas était payé à la ligne. Ce qui n'enlève rien au fait que l'on puisse se passionner pour les aventures d'Edmond Dantès.

Umberto Eco nous explique pourquoi on aime tant tous ces personnages. Pourtant, dans les dernières lignes, il semble dire qu'il n'existe plus de héros dignes de ce nom. Je ne suis pas d'accord mais il ne faut pas constamment chercher des personnages à vocation socialisante. Les héros ont pris des facettes extrêmement diversifiées et on les retrouve sur tous les supports possibles : cinéma, bandes dessinées, séries télévisées et bien évidemment dans la littérature populaire. Je pense que le genre polar/thriller est le genre de romans populaires d'aujourd'hui dans lesquels on trouve le plus souvent une peinture sociale ; mais les frontières idéologiques étant plus que jamais poreuses, il est difficile de qualifier qui est de droite ou de gauche à part quelques exceptions comme Didier Daeninckx (gauche) ou Maurice G. Dantec (droite).

Commentaires

  1. Je n'ai lu de ce livre que ce qui concerne Fleming, je l'ai lu sur un site Internet qui en donne l'intégralité.
    Sur le forum, il y avait eu une brève discussion à ce sujet. On peut la lire à cette adresse :
    http://commander007.net/forum/viewtopic.php?f=19&t=287

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avais lu cet essai sur Ian Fleming en suivant le lien donné sur le forum. Je l'avais trouvé très intéressant même si je vous rejoins sur ce que vous dites : "On ne gagne jamais rien à découper une oeuvre en rondelles". Il procède un peu de même manière avec d'autres auteurs surtout Eugène Sue et Alexandre Dumas.

      Avant de participer à la discussion sur le forum, je souhaitais lire le livre dans son intégralité. C'est chose faite, je mettrai un commentaire dans les prochains jours.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

War for the planet of the apes (2017) - Matt Reeves

Le premier film de 2011 était très bon, le deuxième s'est révélé être une déception, celui-ci ne m'a pas franchement convaincu. Les premières minutes m'ont mis en confiance mais le soufflé est assez vite retombé.
Nous parlons de guerre entre les humains et les singes pour la domination de la terre mais aucun enjeu planétaire ne nous est illustré. Du début à la fin, nous restons dans un périmètre restreint où Woody Harrelson joue les Marlon Brando du pauvre dans Apocalypse now et où le spectateur est barbé par une jeune fille qui passe son temps à donner de l'eau à des singes emprisonnés.
Il y a bien des tentatives de développements scénaristiques, les humains qui peu à peu perdent leur humanité alors que les singes font de plus en plus preuve d'empathie, mais c'est nettement insuffisant. On se réveille un peu à la fin où un combat s'engage, militaires contre simiens. C'est trop court, voilà le générique de fin.
La 3D est plutôt bonne.

Le premier miracle (2016) - Gilles Legardinier

"Il faisait nuit, un peu froid. D'ordinaire, M. Kuolong n'aimait pas attendre. Pourtant, ce soir-là, patienter le rendait presque heureux. Voilà bien longtemps que ce quinquagénaire mince au regard d'adolescent n'avait pas éprouvé cela. Surtout vis-à-vis de quelqu'un.
Au premier étage de sa résidence américaine, devant la baie du salon dominant son immense propriété, il scrutait le ciel. Ce dîner s'annonçait important. Essentiel même. Pour une fois, cela n'aurait rien de professionnel, bien au contraire. Il y voyait cependant davantage d'enjeux que lors de ses récentes prises de contrôle de compagnies électroniques. Ce soir, c'était sa part la plus intime qui espérait trouver un écho." 

Je pense savoir pourquoi mes parents m'ont offert Le premier miracle de Gilles Legardinier. Il y a quelque chose qui relève de l'imagerie bondienne dans la couverture. Cette femme en tailleur, pistolet à la main et cet homme en costume accoudé à son…

Top Gear : 50 years of Bond cars (2012) - Phil Churchward

En 2012, pour les cinquante années de vie cinématographique de James Bond 007, les émissions et les sujets se sont multipliés dans les médias papiers et audiovisuels. L'émission de télévision anglaise Top gear consacrée aux voitures et au sport automobile avait réalisé un numéro à propos des véhicules de James Bond et avait retenu mon attention.

Bien sûr, il fut question de l'Aston-Martin DB V de Goldfinger et de la Lotus Esprit de The spy who loved me mais également de la Bentley que Ian Fleming lui avait attribué dans ses romans d'espionnage et d'aventures. Si Richard Hammond, le présentateur, ne manquait pas d'éloges vis-à-vis des véhicules prestigieux que l'espion avait pu conduire, il n'hésitait pas à fustiger la période BMW dont il qualifiait la Z3 de voiture de garçon coiffeur ; c'est un peu vrai, il faut l'admettre.

Parsemée d'entretiens avec Roger Moore, Guy Hamilton et des cascadeurs généreux en anecdotes de tournages, la deuxième par…